Une crise identitaire : oui, mais laquelle ?

Peut-être est-il temps, alors que nous approchons la fin du mois d’Août, que la France profite du dernier mois des vacances d’été, et que la classe politique prépare sa rentrée, de discuter d’un problème qui pourrait s’avérer être la plus grande épreuve de notre génération politique : la crise identitaire économique et sociale du monde occidental.

Le terme “identitaire” revient avec insistance ces derniers temps, et les différentes crises que traverse le monde occidental témoignent effectivement d’une tension poussant les gens à radicaliser leurs idées, leur pensée, et par conséquent leurs actions. Tous les acteurs politiques, ou presque, se ruent devant les caméras pour répéter qu’ils entendent le message, et qu’ils œuvrent pour répondre aux attentes du peuple. Mais comprennent-ils, et comprenons-nous, réellement ce qui est en train de se dérouler ? Comprenons-nous la montée des partis d’extrême droite et des idées que nous pensions éteintes, la crise migratoire, le Brexit, l’élection de Donald Trump à la maison blanche ou encore la montée générale de cette méfiance qu’éprouvent les gens envers leurs gouvernements et la société dans son ensemble ? Posons-nous les bonnes questions, celles qui permettraient à nos dirigeants de viser plus juste dans leur quête de changement, de renouveau ?

En Europe, la notion d’identité est cantonnée par les membres de l’extrême droite à l’influx sans-précédent de migrants venant du Moyen-Orient et d’Afrique, qui par essence présentent une base culturelle différente de la moyenne Européenne. C’est par ce biais que les partis radicaux agitent les peurs – la seule source réelle de leur popularité, et la seule raison de leur présence grandissante sur la scène politique. Des campagnes de diabolisation de l’étranger – bien qu’elles n’aient rien de nouveau – ont pu être observées à maintes reprises ces dernières années sur le vieux continent.

Au Royaume-Uni, les Brexiters affichaient des pancartes gigantesques sur lesquelles nous pouvions voir des migrants à bout de force longer les routes Européennes – tels des envahisseurs venus pour dérober le bon Anglais de son dû : un travail et une situation financière satisfaisante. En France, Marine Le Pen et son parti martèlent des statistiques erronées sur l’arrivée des migrants pour faire peser une atmosphère menaçante sur le pays. Et même si Marine Le Pen semble être proche de la fin suite à sa piètre prestation lors des élections présidentielles de 2017, la relève du Front National incarnée par Marion Maréchal se prépare, et il faudra sans doute compter sur elle pour faire bientôt face à Emmanuel Macron.

Des campagnes de diabolisation de l’étranger, aussi bien visuelles que verbales, sont utilisées de manière quasi ordinaire désormais dans toute l’Union : aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, en République Tchèque, et plus récemment en Italie où le nouveau Ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, s’est distingué par des propos xénophobes et cruels vis-à-vis des migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie, et souvent arrivent en Italie. Il n’est pas question ici de négliger l’énorme effort concédé par l’Italie pour accueillir tous ceux qui fuient la guerre et la misère durant le plus gros de la crise migratoire, mais il est important de souligner aussi la montée en popularité de Mr Salvini, qui lui n’a pas attendu ces arrivées massives pour utiliser une rhétorique qui rappelle les heures sombres de son pays. Ce phénomène de tension identitaire semble avoir de l’allant, ne s’arrêtant pas aux frontières européennes.

Aux États-Unis, le pays phare du capitalisme, Trump a su cristalliser l’idée d’identité autour de ses slogans « Make America Great Again » (Rendre l’Amérique de Nouveau Grande) ou encore « America First » (L’Amérique en Premier). Ces slogans dont il fait toujours usage comme s’il était encore en campagne opposent l’économie Américaine à celles de la Chine et de l’Europe – elles qui selon lui empêchent l’Amérique de prospérer en entravant à la libre expression de l’identité productrice et écrasante des États-Unis. Le nouveau Président met aussi constamment en opposition l’Américain moyen qui travaille légalement, paye ses impôts et rêve de pouvoir consommer plus, à l’immigrés sud-Américain – souvent Mexicain lorsque l’on écoute le Président – qui arrive aux États-Unis pour abuser du pays, commettre des crimes et voler le travail destiné aux Américains – des arguments que nous retrouvons aussi bien-sûr fréquemment en Europe. Donald Trump va cependant plus loin que les extrémistes Européens dans sa définition du problème identitaire. En effet, il a réussi à faire de la notion même de ce qui est étranger – non pas seulement de l’individu – le cœur de tous les problèmes, et la raison qui justifie toutes ses actions sur le plan national ou international . Le Président des États-Unis tire à tout va et vise, au travers de sa rhétorique sulfureuse, l’immigré clandestin qui travaille de manière illégale, la voiture Allemande importée aux États-Unis, représentante d’une Allemagne qui aussi abuse et vole la société Américaine, ou encore la Chine et ses produits à bas coût qui inondent le marché Américain. Selon Trump, tout ce qui n’est pas Américain et ne suit pas sa conception étroite d’une économie mondiale obéissant au doigt et à l’œil de Washington est un danger.

Tous ces évènements pourraient effectivement indiquer qu’une réelle peur de l’étranger et de ce que ce terme implique s’installe un peu partout en Occident. Mais si au lieu de voir tous ces phénomènes comme les indicateurs d’une montée du nationalisme et de la xénophobie, nous décidions de les voir comme les indicateurs d’une tension économique et sociale que les gens ne supportent plus, et qui se traduit par une peur manipulée de l’autre ? Si nous acceptons de dire que la fermeture prônée par quelques-uns n’est pas la solution et qu’elle doit être évitée, alors une profonde remise en question est nécessaire. Quel est le dénominateur commun qui pourrait justifier toutes ces crises ? Plusieurs facteurs contribuent et exacerbent sans doute tous ces phénomènes, mais y en a-t-il un sur lequel tous reposent ? Les gens craignent-ils de voir des étrangers arriver car ils ont peur de ceux qui ne leur ressemblent pas, ou sont-ils trop incertains de ce que l’avenir leur réserve et craignent alors que cet influx massif rende cet avenir encore plus vague et effrayant ?

Cela peut paraître évident mais l’être humain ne naît pas xénophobe ou nationaliste. Ces idées sont soit transmises par l’éducation, ou cultivées dans un environnement propice – parfois les deux. L’évolution du monde occidental durant ces 70 dernières années a assuré que l’éducation du racisme et de la xénophobie ne se reproduirait plus, et il semble que cela a été un succès dans la grande majorité des cas. La mondialisation, le melting-pot et l’ouverture générale du monde occidental ont favorisé l’acceptation et le bon vivre ensemble, peu importe l’origine culturelle ou ethnique. C’est donc bien l’environnement qui pousse les gens vers la peur, le nationalisme et la fermeture sur soi. Mais de quel environnement parlons-nous ?

Il apparaîtrait que la crise identitaire que nous traversons renvoi d’avantage à un mal-être profond, résidant dans l’écart entre les attentes du citoyen occidental pour sa vie quotidienne, et la réalité d’un système qui se veut juste et ouvert mais qui bien souvent ne l’est pas. Aujourd’hui, aucun leader du monde développé occidental n’a trouvé une solution pour garantir à ses citoyens qu’ils ne feraient jamais face à la pauvreté, contre laquelle beaucoup encore se battent au quotidien. Le capitalisme plus ou moins libéral et la mondialisation sont les outils que nos gouvernements ont choisi pour mener les politiques d’après-guerre, nous amenant vers toujours plus de compétition et d’ouverture. Certes, ces deux phénomènes ont offert des possibilités sans précédent et permis d’élever le niveau de vie général des citoyens, mais n’ont-ils pas aussi démontrer leurs limites ?

Chanter les louanges de l’ouverture du monde et des bienfaits de la compétition sans pointer du doigt l’environnement inégalitaire qu’ils ont façonné, et surtout sans s’occuper du problème, est exactement ce qui hante les gens. Les inégalités se creusent à tel point que la tension n’est plus seulement théorique – elle est tangible et se transmet dans les urnes. Le salaire moyen du citoyen occidental reste toujours bas, ne permettant qu’à trop peu d’acquérir un capital les mettant sereinement à l’abri de la pauvreté. Et le salaire minimum quant à lui permet à peine de survivre dans un monde qui coûte toujours plus cher, et dans lequel l’espace digital omniprésent accentue ce phénomène d’opposition entre ceux qui possèdent, et ceux qui, plus malheureux, rêvent de posséder – cela cultive d’ailleurs non pas l’idée de mérite mais d’injustice et d’envie. Un stress constant s’est installé pour un trop grand nombre de gens qui se sentent oubliés, menacés, et qui par conséquence ruminent et se posent des questions sérieuses sur leur situation économique actuelle, et future.

L’État providence fait référence à un système où le gouvernement d’état joue un rôle essentiel dans la garantie du bien-être de ses citoyens. Le cœur de la crise identitaire se trouve dans le dysfonctionnement de cet état providence, matérialisé par des décisions politiques menées sans anticiper ce qui est en train de se produire, alors que bon nombre d’économistes et d’experts ont prévenu de l’inévitabilité de cette crise si rien n’était fait. Cette mauvaise interprétation, et parfois même cette négligence, ont été mises en évidence par le vote, étonnant alors, du Brexit au Royaume-Uni, et par l’élection choquante de Donald Trump aux États-Unis. La crise identitaire n’a rien à voir avec la peur de l’étranger que les populistes instillent sans répit et dont ils profitent. Le citoyen moyen a déjà une réelle peur de tout perdre ou de ne rien pouvoir laisser derrière pour ses enfants. C’est pourquoi il est si facile pour des opportunistes de faire basculer cette crainte et la concentrer sur les étrangers.

Seule la garantie d’un niveau de vie stable et durable loin de la pauvreté pourra apaiser les esprits, et à fortiori mettre sous silence les mouvements d’extrêmes droite qui ne peuvent que fleurir dans un contexte de crise, n’ayant aucune idée constructive à développer. Comment pouvons-nous oublier si rapidement la montée fulgurante des extrêmes durant l’entre-deux-guerres, suite à une situation économique qui n’était alors plus tenable, et similaire à celle d’aujourd’hui ? Un citoyen occidental serein et apaisé, dont le capital lui garantirait de ne jamais tomber dans le besoin, se ficherait de l’arrivée d’étrangers dans son pays, bien au contraire, c’est dans l’abondance que naît le partage. Et si le rêve est possible, peut-être alors que plus d’attention sincère serait donnée aux pays du tiers monde afin de les aider à se développer, et à atteindre un niveau de vie qui n’inviterait plus leurs habitants à braver tous les dangers pour venir en occident – un rêve qui paraît bien lointain.

 

 

 

 

 

 

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